La façade du Grand Palais en 1924 (Photo collection Roger Viollet)


Chronique du Salon d'Automne
Ne fallait-il pas être "dingue" dans ces toutes premières années de notre siècle pour oser envisager la création d'un nouveau salon d'Art ? Des salons il y en avait déjà et de toutes sortes ; des "contre-salons" aussi !
C'est pourtant l'idée qui s'incrustait dans l'esprit de Franz Jourdain et de ses amis. Et d'abord pourquoi lui ? Homme typique du XIXe siècle et particulièrement de cette période étonnante de 1875 à 1900, si fertile en courage, en espérance et en renouveau après la défaite et l'amputation. De ce quart de siècle, Jourdain avait gardé toutes les vertus qui, en 1900, paraissent déjà anachroniques. Il vénérait l'amitié, la loyauté, l'art (qu'il appelait la beauté) et croyait à la justice.
Oui, pourquoi lui ? Belge, architecte, homme de lettres ? Etait-ce parce qu'il était devenu Parisien, grand amateur d'Art, brillant et mondain ? ou parce qu'il était aussi un homme d'entreprise et un visionnaire sûrement ? Il était avant tout de ceux qui, sans chercher midi à quatorze heures, pensent que l'on peut toujours faire mieux ; qu'il faut aller de l'avant et s'adapter à son temps. Il devait mesurer toute l'étendue de cette folle aventure en regagnant, canne à la main, pardessus court et frange sur le front, son appartement au 40 boulevard Haussmann où il y avait même le téléphone et où le jour de réception était le lundi. Pourtant l'idée avait fait son chemin. Elle se concrétisa et, un fameux 31 octobre 1903, au Petit Palais et dans une cave - quarante ans avant les existentialistes de Sartre - le Salon d'Automne venait de naître. Les heureux parents qui reconnaissaient leur paternité avaient pour nom : Eugène Carrière, G. Desvallières, Guimard, Félix Valloton, Vuillard et Franz Jourdain qui en devint, tout légitimement, le premier Président. A la lumière électrique - la prodigieuse nouveauté de l'époque - la foule ultra élégante des grands soirs parisiens, joue des coudes pour voir les tableaux de Bonnard, de Jacques-Emile Blanche, Gleizes, Albert Marquet, Henri Matisse et Jacques Villon. On sait comme le "Tout Paris" est à la fois versatile et imprévisible. On pouvait s'attendre à tout. Très vite, la stupeur tourne à l'engouement : le ton était lancé. Ce Salon allait refléter et donner à ce siècle l'image de lui-même, le frapper au coeur pour y réveiller le génie de ses rêves les plus fous.
Succès oblige, dès 1904 le salon quitte le Petit Palais pour le Grand Palais et il n'exposera plus dans les caves ! L'accrochage donne aujourd'hui le vertige : il y avait 33 tableaux de Cézanne, 62 d'Odilon Redon et 35 de Renoir. Pour une majorité du public c'est une révélation ; pour les autres ce n'est que justice. Le Salon de 1905 est le théâtre d'un spectaculaire coup d'envoi avec "la femme au chapeau". Entrant dans la salle où elle est placardée, avec d'autres Matisse, d'autres Van Dongen et tous ceux qui se réclamaient de la simplification des formes et de la violence de la couleur, le critique d'Art Louis Vauxcelles s'écria : "Mais c'est la cage aux fauves !".
Le "Fauvisme", à son tour était né. Aussitôt conspué par un violent article paru dans "L'Illustration". C'était pourtant la première grande révolution picturale du XXè siècle. Elle sera suivie de bien d'autres.
Elie Faure relate : "Le Salon d'automne ouvre ses portes pour la troisième fois, je n'ai pas à redire ici l'histoire des luttes qu'il a dû soutenir pour vivre. Il a partagé la destinée de tous les groupements nouveaux à qui les groupements anciens refusent le droit à la vie".
Comme le disait Léonard de Vinci : "la force naît de la contrainte et meurt de la liberté". En 1908, la Société Nationale des Beaux-Arts menaçait même d'exclusion ceux de ses memebres adhérents qui exposeraient au prochain salon d'automne. Pourtant, qui expose ou continue d'exposer au Salon d'Automne ? Rodin, Derain, Van Dongen, Raoul Dufy, Louis Valtat, Georges d'Espagnat, Fernand Léger, Utrillo, Henry de Waroquier, Maurice Denis, Bonnard, Rembrandt, Bugatti, Pissaro, Chagall, de Chirico, Marie Laurencin et, tandis que Gallimard y organise des présentations de livres, on y entend délicieusement la musique de Claude Debussy.


L'accrochage au début du siècle (Photo collection Roger Viollet)

Le Salon d'Automne est lancé, reconnu, il est, après la guerre de 14, "couru".
En 1920, le destin, sous la forme d'affectueuses manoeuvres des amis des familles, fit que c'est au cours d'une visite au Salon d'Automne que le Capitaine Charles de Gaulle rencontrera Yvonne Vendroux. Ce fut ce qu'on appelle un coup de foudre. Tout de suite complices, ils admirèrent beaucoup une toile qui représentait Maurice Rostand enfant ! Quelques jours plus tard à Versailles, au grand bal de l'Ecole Polytechnique, le capitaine de Gaulle demandait la main de Mademoiselle Vendroux qui lui fut accordée (1).
Dunoyer de Segonzac organise le Salon de 1921 et Guillaume Janneau écrit : "...quand s'établira l'histoire de notre art moderne, quand seront apaisées les querelles, quand le temps incorruptible aura corrigé nos erreurs et nommé les maîtres authentiques et les conseillers de l'avenir, alors apparaîtra clairement l'action bienfaisante qu'exerce aujourd'hui le Salon d'Automne. Il est précisément le contraire d'une "chapelle" artistique . Il est ouvert à toutes les formules. Il n'a de soucis que du talent, de tout effort sincère, de toute marque d'émotion véridique".
1922 est la consécration, à soixante ans, du grand sculpteur animalier François Pompon, originaire de Saulieu, qui présentait son célèbre ours blanc, grandeur nature et dont l'esthétique épurée à l'extrême parut révolutionnaire. Plusieurs auteurs, dès lors, lui consacreront des études, dont Colette amie des animaux, elle aussi.
Après le diorama d'une ville contemporaine imaginée par Le Corbusier, la section théatrale avec Jean Cocteau, Charles Dullin et Jules Romains, 1923 voit l'apparition du 7è art, le cinéma, au Salon d'Automne. Le style 1930, tellement prisé de nos jours, y fait une entrée en force avec les meubles, les ébénisteries, les bibelots qui vont assurer la gloire des Majorelle, des Ruhlmann, des Lalique, des Jean-Michel Franck...Même Louis Vuitton y présentera ses remarquables bagages et sa cave à cocktails.
Yves Brayer fait son entrée à "l'Automne" en 1925 et y exposera toujours jusqu'à sa mort en 1989 ; le jeune Edouard Mac'Avoy y paraît en 1928 : il en est le Président aujourd'hui, donnant au Salon inlassablement le meilleur de lui-même.
Continuité ! Le navire, dans sa nef du Grand Palais qu'il quitte rarement, avance et suit sa route, les évènements dès lors vont s'accélérer, la boule s'enfler.
1936 : entrée de Lorjou au Salon et Front Populaire. L'exposition Universelle de 1937 voit le Salon d'Automne se tenir sur l'esplanade des Invalides, au pavillon des Salons. Eté 1939, les derniers feux de l'époque étincellent à la dernière grande et brillante réception à Paris...à l'Ambassade de Pologne !
Et le monde entre dans les convulsions que l'on sait. 1940, le Salon d'Automne se tient au Palais de Chaillot, Paul Belmondo, le sculpteur, en est l'une des vedettes. 1941, Carzou, Limouse, Lorjou, lueurs dans un Paris bien gris.
1944 : Le Salon de la Libération et grande exposition Picasso qui ne compte pas moins de 76 Oeuvres.
1945 : Salon de la Victoire et célébration de Matisse. Les noms de "l'après-guerre" apparaissent : Nicolas de Staël, Bernard Buffet.
1949 : Claude Roger Marx écrit : "Je suis sûr que le Salon d'Automne, fidèle à son passé - je veux dire : à son avenir - demeurera l'animateur lucide qu'il fut en ces temps difficiles mais de grande floraison".
Cette floraison existe toujours : les Chapelain-Midy, les Ciry et bien d'autres sont là aujourd'hui.
On imagine aussi demain et l'angoisse assèche un peu la gorge. Il faut réfléchir à la dignité de notre proche avenir. Il faut prévoir le XXIè siècle qui se lève déjà, comme le démodé Franz Jourdain, homme du XIXè siècle, avait pensé au XXè siècle. Demain, mes amis artistes, il sera trop tard. Demain, le Salon sera ce que vous en faites aujourd'hui. Frappez-vous le coeur encore et plus fort. "J'ai pétri de la boue et j'en ai fait de l'or", disait Baudelaire...j'ajouterai : pas de l'argent !
Le monde a besoin, plus que jamais, de vos signes d'espoir, de votre lumière et de vos rêves. O, je vous en prie, continuez, inventez d'autres bouquets de tournesols, d'autres pommes, caressez d'autres ours blancs, peignez d'autres "femmes au chapeau"...

Jean-Claude FARJAS


(1) Robert Lassus : "Le mari de Madame de Gaulle" - Edition J.-C. Lattès