Salon d'Automne 1903-2003
De la modernité et de ses acteurs

Un salon d'art est comme un territoire inconnu. On l'aborde avec une curiosité mêlée de crainte, d'humilité et d'excitation, ne sachant trop ce que nous réserve sa géopolitique, son histoire, sa culture. Son étude rigoureuse exige d'énoncer les causes de son origine, d'en comprendre les détours, les méandres, les points forts et les faiblesses. Au mieux, d'en saisir la diversité, d'en situer les enjeux en mesurant ses rapports réels avec les courants novateurs du XXe siècle et en révélant le mouvement profond qui l'agite et façonne sa personnalité. Etablir, au bout du compte, ce qui distingue le Salon d'Automne des autres Salons " historiques ", ceux qui ont soufflé leurs cent bougies, Artistes Français, Société Nationale des Beaux-Arts et Indépendants. Sans prétendre à l'exégèse définitive, notre dessein n'est autre que d'ajouter aux tentatives déjà nombreuses l'esquisse d'une évolution de l'art du XXe siècle au travers des créateurs ayant figuré au Salon d'Automne et qui nous semblent dignes d'intérêt.
Une démarche nécessaire pour évaluer au plus près de l'objectivité l'importance du rôle joué par cette association d'artistes dans l'histoire de l'art du siècle dernier. La tâche n'est pas aisée tant l'enchevêtrement des expressions, des genres et des styles, des courants, des avancées et des reculs, des contextes, semble difficile à démêler. Bien souvent, le hasard seul mène la danse. Le tronçonnage chronologique couramment admis est réfuté sans appel. A titre d'exemple, les ultimes chefs-d'oeuvre de Renoir sont présentés quinze ans après l'irruption des fauves, treize ans après que Picasso eut réalisé ses Demoiselles d'Avignon, huit ans après la Maison cubiste d'André Mare et Duchamp-Villon au Salon d'Automne de 1912. Ainsi que l'a si justement démontré René Huygue, lui qui fut longtemps membre d'honneur de l'Automne, les phases se succèdent et s'entremêlent, marquées par des changements plus ou moins perceptibles. " Certes, l'apparition chronologique des idées directrices dessine bien une ligne de développement continu, mais en fait, chaque nouvel épisode surgit alors que le précédent est loin d'avoir épuisé ses ressources et son succès. Là où la séparation des chapitres ferait croire à une coupure, il y a simultanéité parfois prolongée. De même, alors que la phase précédente était à son apogée, des signes précurseurs préparaient déjà la réaction ultérieure. (1) "
Il en est ainsi de tous les mouvements novateurs qui flambent quand d'autres brasiers se consument encore. La grande majorité des artistes adoptent une manière qu'ils affinent leur vie durant. Rares sont ceux qui énoncent de nouvelles esthétiques, qui osent incessamment remettre en question leur langage. Au Salon d'Automne on trouvera Bissière, Brancusi, Braque, Chirico, Delaunay, Derain, Van Dongen, Marcel Duchamp, Duchamp-Villon, Estève, Fautrier, Gleizes, Herbin, Kandinsky, Kupka, Le Corbusier, Léger, Matisse, Picabia, Picasso, Rosso, Rouault, de Staël, Vasarely, Villon, Zao Wou-Ki... Généralement, le processus évolutif s'emballe sous l'effet des grands bouleversements qui aident à situer les ruptures, en l'occurrence les deux guerres mondiales qui font voler en éclats dogmes et certitudes, provoquant des changements radicaux quasiment irréversibles.
S'il est utopique de vouloir restituer le panorama exhaustif et innombrable des ouvres exposées au Salon d'Automne, des publications en ont d'ores et déjà révélé l'importance. Tels l'ouvrage de Robert Rey et Frantz Jourdain, Le Salon d'Automne (2), journal de bord des expositions annuelles de 1903 à 1926, ou de celui, plus récent, riche d'une abondante documentation des journaux et revues d'époque, de Patrick - F. Barrer, Quand l'art du XXe siècle était conçu par des inconnus. L'histoire du Salon d'Automne de 1903 à nos jours (3), ou encore le travail remarquable accompli dernièrement par Marianne Clatin sur l'ouvre de Frantz Jourdain (4). Mais le premier ne va pas au-delà de 1926 et occulte de larges pans de son histoire ; le second s'attarde surtout sur la peinture et la sculpture avant 1914 ; quant au troisième, il pose exclusivement le microscope sur les activités d'architecte, de critique d'art et d'homme de lettres de Frantz Jourdain. L'étude du Salon d'Automne dans sa globalité restait à faire. Suite au pillage opéré par des " chercheurs " peu scrupuleux, la pauvreté des archives du Salon d'Automne -hormis la collection quasi intégrale des catalogues annuels- nous a obligé à de laborieuses recherches à la Bibliothèque Nationale de France mais aussi dans les différentes sources documentaires de la capitale et de province. Le soutien généreux de la maison de ventes aux enchères Camard Associés, et de Florence Camard en particulier, a été déterminant dans la collecte documentaire alimentant nos travaux. Enfin, les archives mises à notre disposition par François Lespinasse et Jean Levantal se sont avérées des plus précieuses. Sans nul doute, la célébrité du Salon d'Automne repose en grande partie sur l'exposition de 1905, cru exceptionnel du fait de la toute première identification d'artistes oeuvrant à l'émancipation de la couleur. La bouleversante exposition " Le Fauvisme ou l'épreuve du feu " organisée en 1999 par le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris a encore alimenté ce mythe du " Salon des fauves ". Pour autant, un rapide coup d'oeil sur l'historique de l'Automne dans le seul domaine de la peinture de 1903 à nos jours autorise à en finir pour de bon avec une telle réduction. Insolente dès l'ouverture, accompagnée de sa cohorte de détracteurs aussi virulents hier qu'aujourd'hui, la modernité n'a jamais déserté l'espace du Salon d'Automne. Simplement, proportion et anticipation des avancées plastiques diffèrent suivant l'époque. Le survol de l'intégralité des salons annuels souligne tout à la fois un profond respect pour le savoir-faire hérité de la tradition et une exigence morale pour la promotion des nouvelles esthétiques. Comme chacun sait, quand la nouveauté caracole, la réaction trotte non loin derrière. Ces mouvements de flux et de reflux vont rythmer l'existence du Salon d'Automne. Refusant systématiquement de faire du passé table rase, il s'est toujours situé dans une démarche d'équilibre et de dialogue entre les " modernes " et les " anciens ". En dépit d'un parti-pris en faveur de la modernité très marqué durant ses dix premières années, il reste éloigné du culte exclusif des avant-gardes et de ses dérapages dogmatiques. Une éthique qui énonce la singularité du Salon d'Automne.

De l'Impressionnisme de Renoir au Cinétisme de Vasarely, les courants artistiques les plus divers qui se sont déclinés durant tout le XXe siècle se bousculent aux cimaises du Salon d'Automne dans une joyeuse cacophonie : post-impressionnisme, nabisme, symbolisme, cubisme, orphisme, rayonnisme, purisme, expressionnisme aux multiples variantes, futurisme, surréalisme, peinture métaphysique, abstraction lyrique, gestuelle et analytique, paysagisme abstrait, nouvelle figuration et figuration narrative, hyperréalisme, réalité poétique, cinétisme, néo-réalisme, témoins de leur temps, art conceptuel... ils sont tous là !

Qui saura distinguer, cachés par le gros de la troupe, un Israëls en 1903, un Jawlensky en 1905, un Beckmann et un Boccioni en 1909, un Miro en 1920, un Brecheret en 1921, un Henri Laurens en 1922, un Klee, un Grosz et un Pechstein en 1927, un Larionov en 1932, un Max Ernst en 1944, un Severini en 1952, un Man Ray en 1954, un Cueco en 1960, un Bryen, un Riopelle en 1969, un Ubac en 1972, un Hundertwasser en 1975, un Di Rosa en 1983, un Willy Ronis en 1990, un Dado en 2003 ?.

L'énumération de ces noms révèle instantanément l'une des principales caractéristiques du Salon d'Automne. Allemands, espagnols, russes, italiens, anglais, américains, australiens, brésiliens, yougoslaves, chinois, japonais., ces artistes venus des quatre coins du monde ont contribué à faire de la scène parisienne la capitale des arts durant tout le XXe siècle, et ceci malgré l'influence considérable de l'école américaine après 1950. Dès 1903, un fort contingent d'étrangers choisissait de présenter ses ouvres au Salon d'Automne, à tel point qu'en 1912 son président sera sommé par les pouvoirs publics de les soustraire des jurys où ils siègent " trop nombreux " !... L'internationalisme sera dès lors le plus fidèle de ses pensionnaires. Ce qui ne l'empêchera nullement d'être traversé par des contradictions inhérentes au contexte de l'époque, comme cette faute grave envers Marie Laurencin dont l'envoi de 1921 fut refusé pour le seul tort que l'auteur était l'épouse d'un allemand !

L'importance historique du Salon d'Automne est aussi révélée par les grandes messes de l'art célébrées dans les capitales européennes. De " L'Ecole de Paris " au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris (novembre 2000) à " Paris, capitale des arts, 1900-1968 " à la Royal Academy de Londres (février 2002), en passant par " Les Baigneuses dans l'Art moderne " du Petit Palais de Genève (juin 2000) ou " Le Fauvisme ou l'épreuve du feu " au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris (novembre 1999), il n'est pas une exposition d'importance traitant des arts du XXe siècle qui ne fasse apparaître des ouvres ayant figuré au Salon d'Automne ! La dernière en date, courageusement consacrée à " La Nouvelle école de Paris, 1941-1965 " par le Centre d'Art Contemporain de l'Abbaye de Beaulieu, dirigeait les projecteurs sur les peintres non-figuratifs et représentatifs des différents courants de l'après-guerre, tels Bazaine, Manessier, Singier, Estève, Vieira da Silva, Bryen, Poliakoff, Schneider, Messagier, Atlan, Appel, Fautrier, Soulages, Debré, Deyrolle, Istrati, Dumitresco, Piaubert, Zao Wou-Ki. : ceux-là ne firent-ils pas honneur au Salon d'Automne ? Quant aux ouvres " envoyées " à l'Automne par des artistes aujourd'hui célèbres, elles paradent dans les plus grands musées d'art moderne du monde : Metropolitan et Fondation Simon Cuggenheim de New York, Galleries Nationales de Londres, Budapest et Prague, Petit-Palais de Genève. Mais c'est la première ville de France qui offre, de concert avec la formidable collection des chefs-d'ouvre de Matisse et des fauves rassemblés aux musées de l'Ermitage à Saint-Petersbourg et Pouchkine à Moscou, le plus vaste réservoir de peintures marquées du sceau de l'Automne dans ses musées d'Orsay, du Petit-Palais, du Musée Nationale d'Art Moderne - Centre Georges Pompidou et du Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris.

Parlant du Salon d'Automne, ce serait pourtant une grave erreur de n'en citer que les imagiers, peintres et graveurs, et les sculpteurs. La profusion des branches issues des arts décoratifs fait d'ailleurs que l'on retrouve souvent ces artistes dans des sections telles " le Livre ", " l'Art religieux " ou bien encore le " Décor théâtral " ou " l'Urbanisme ". A partir de 1905, architectes et décorateurs, verriers et céramistes, sculpteurs et peintres seront intégrés au catalogue dans un même ordre alphabétique. L'originalité fondamentale du Salon d'Automne est d'avoir été conçu pour abriter toutes les manifestations des arts dits " mineurs " et " majeurs " ; il sera le premier, et le seul, à les mettre sur un pied d'égalité et à tenter de les accompagner dans leur évolution.

Dès 1903, les " Arts décoratifs " sont à l'honneur. Leur présence va s'amplifier au point qu'il nous est aujourd'hui autorisé d'affirmer que le Salon d'Automne fut l'un des acteurs essentiels de l'avènement et du retentissement universel de l'Exposition internationale des Arts Décoratifs de 1925 à Paris.

Il en est de même pour " l'Architecture ", enfant chéri du Salon d'Automne dont il faut rappeler que le premier président, Frantz Jourdain, était lui-même architecte. Charles Plumet, Henri Sauvage, André Lurçat, Le Corbusier et les meilleurs de nos architectes y présentèrent leurs travaux.

En complémentarité avec les Ateliers d'Art sacré qu'il avait conçus dès 1911, George Desvallières créa la section d' " Art Religieux " en 1922.

Sous le haut patronage de Bruneau et de Fauré et sous l'impulsion du violoniste Armand Parent, " la Musique " fit elle-aussi une entrée remarquée et remarquable. Des ouvres inscrites dans la littérature musicale du siècle y furent données en première audition et Debussy y laissa son empreinte.

Pilotée par Alexandre Mercereau, la " section Littéraire " ne fut pas en reste ; poètes et écrivains de tous bords donnèrent de la voix au cours de conférences très courues par le Tout- Paris.

" Le Livre " fut l'objet des soins dispensés par les meilleurs relieurs et illustrateurs de l'époque, tout comme " l'Affiche ", section qui connut un grand succès.

Sous l'autorité d'Abel Gance, " le Cinéma " dont l'art était alors dans toute la vigueur de sa jeunesse trouva un accueil enthousiaste au Salon d'Automne.

Comme le dessin, l'architecture et les arts décoratifs, la gravure a rejoint la peinture et la sculpture dans l'ordre alphabétique des catalogues d'exposition annuelle dès1905 ; avec Kandinsky, Vallotton et les nabis de la première heure, elle prit un essor considérable et fut associée de près aux innovations qui bouleversèrent les arts visuels durant le XXe siècle.

Vivace depuis le début, " la Photographie " compta Cézanne parmi ses premiers exposants : en 1904, le maître d'Aix présentait 27 photographies ! Lucien Clergue sera l'un des sociétaires les plus notoires de cette section toujours dynamique.

" L'Art urbain ", L'Art sportif ", " La Danse ", " la Mode " et même " la Gastronomie " entreront dans la farandole des expressions artistiques !

Une telle diversité créatrice proprement inouïe ne pouvait être ignorée par un compte-rendu aussi complet que possible des activités déployées pendant un siècle par le Salon d'Automne. Raison pour laquelle nous avons jugé bon de faire intervenir d'éminents spécialistes, universitaires, historiens et conservateurs, pour qu'aucune des sections majeures ne demeure au banc de l'oubli. Les travaux essentiels rassemblés dans un deuxième volume et effectués par Susan Day (arts décoratifs), Simon Texier (architecture), Claude Bouret et Isabelle Vazelle (gravure), Philippe Cathé (musique) et Philippe d'Hugues (cinéma), témoignent de la diversité des créations suscitées par le Salon d'Automne durant le XXe siècle.

En dépit d'un pedigree exceptionnel, force nous est de constater aujourd'hui que c'est souvent par le silence, au mieux par le dédain que la presse spécialisée traite du Salon d'Automne ; il en est même pour affirmer qu'à l'instar des grands orchestres symphoniques, les salons " historiques " n'ont plus lieu d'exister ! La biographie de l'Automne montre à l'évidence que, loin d'être neuve, cette dénégation perdure depuis sa création. Dès 1903, ne fut-il pas donné pour mort sitôt né ? Rares seront les années, au cours du XXe siècle, où son activité ne fut remise en question. Vaille que vaille, le Salon d'Automne poursuit sa quête, celle de permettre aux artistes d'exposer en toute liberté avec l'espoir, plus ou moins récompensé il est vrai, de débusquer la nouveauté et de l'afficher fièrement à sa devanture.

Tel était déjà le credo de son créateur, Frantz Jourdain, lorsqu'il décida à l'aube du XXe siècle et de concert avec Yvanhoë Rambosson, de créer un nouveau salon. Ce qui fut fait le 31 octobre 1903. Après trois années d'effort obstiné, d'adversités surmontées, le rêve devenait réalité : le Salon d'Automne était né. S'élevant des sous-sols du Petit-Palais, une lueur nouvelle éclaira soudain l'horizon des artistes. Pour beaucoup elle permit d'y voir un peu plus clair. Un siècle plus tard, elle nous guide sur les traces de son épopée, nous en livre les conquêtes, les défaites ; mais toujours, claquant au vent par-dessus la mêlée, on distingue son étendard, celui de l'art de son temps, libre et vivant.

Extrait de l'ouvrage de Noël Coret, Salon d'Automne, 1903-2003 : l'Art en effervescence, Casta Diva Ed., nov.2003